Ils ont travaillé dans des nuages de poussière pour floquer les murs, les plafonds, les charpentes métalliques. Ils ont respiré des fibres par millions. Un métier dur, malsain, mais qui rapportait la paye à la fin du mois. On faisait embaucher un fils, un frère, un cousin… Aujourd’hui des familles entières sont frappées par la maladie

Daniel et Christian étaient deux frères, inséparables comme les deux doigts de la main. L’un est entré chez Wanner ; l’autre l’a suivi. Daniel a été projeteur puis conducteur de travaux. Christian a été projeteur, chauffeur et mécano. Tous deux sont décédés de l’amiante. Leurs épouses et leurs filles ont engagé une action en faute inexcusable de l’employeur.

On nettoyait les machines à la soufflette

Jean-Bernard les a bien connus. Il témoigne. « Les machines étaient équipées d’une vis sans fin. Elles avaient une cardeuse avec des pales qui servaient à carder l’amiante pour la projeter plus facilement. Les pales s’usaient. Il fallait les changer.

On nettoyait les machines à la soufflette qui soulevait des nuages de poussières d’amiante.

Sur les chantiers, la projection se faisait à l’humide, mais lors des interventions sur la machine les fibres étaient sèches. Le port du masque n’était pas systématique. On faisait des essais de flocage dans l’atelier : sur un panneau de bois ou sur un mur. Le soleil qui donnait sur les plaques transparentes dans l’atelier laissait voir des nuages de poussières en suspension.

A Aubervilliers, certains allaient au restaurant, d’autres mangeaient dans l’atelier. Ceux qui allaient au restaurant ne quittaient pas forcément leurs vêtements de travail. Certains les gardaient, se contentant d’un coup de soufflette pour les dépoussiérer. On balayait sans masque.

Quand on sortait de l’atelier on avait d e l’amiante dans les cheveux et dans le nez. Il y en avait plein les chaussures et dans les poches. En fin de poste les douches n’étaient pas systématiques. Les vêtements de travail se couvraient de poussiè r e d’amiante. Sur les chantiers il n’y avait pas d’endroit pour ranger les habits. Certains les mettaient dans le coffre de la voiture. On prenait le casse croûte sur le tas, assis sur des sacs d’amiante. Jamais on ne nous a dit : "Attention ! Vous travaillez sur un matériau dangereux ». On ne savait pas. On n’était pas informés par le médecin du travail ni suivis médicalement."

Et puis il y a eu les décès des copains... Jean Bernard prend un papier et note, un par un, les noms des disparus.

De la poudre d’amiante à pleines mains

José raconte à son tour la vie des projeteurs : « On utilisait des sacs d’amiante de 25 à 30 kilos remplis de poudre d’amiante. On mettait le sac à côté de la machine. On travaillait à deux : l’un prenait de l’amiante avec les mains et alimentait la machine. L’autre projetait le flocage. On utilisait un mélange de colle, d’eau et d’amiante dans une sorte de grande marmite. Il y avait un compresseur. On projetait ce mélange sur la surface à floquer. Il y avait souvent des bourrages. Il fallait démonter. On portait des masques, mais il était difficile de travailler huit heures avec un masque.

Pour faire le travail de projeteur il y avait un savoir faire : il fallait avoir le coup d’œil pour avoir la bonne épaisseur. Il fallait mouiller, mais pas trop, sinon le flocage tombait. Le travail était très fatigant. On travaillait beaucoup les bras tendus audessus de la tête, souvent dans des locaux fermés, sans ventilation. Il y avait tellement de poussière qu’à certains moments on ne se voyait même plus entre nous.

La poussière nous tombait dans les yeux. Il n’était pas facile de porter en même temps des lunettes et un masque. J’avais toujours tendance par réflexe à plisser ou à fermer les yeux. Pour travailler on mettait une casquette ou des chiffons sur la tête. On avait quand même les cheveux remplis de poussière d’amiante.

Nous avions deux paires de bleus par an. C’était l’épouse qui les lavait à la maison. Elle les secouait avant de les laver pour enlever la poussière d’amiante qui s’accumulait dans les poches ou dans les bas de pantalon repliés. Il y avait beaucoup de déplacements. On travaillait parfois jour et nuit, samedi et dimanche. Beaucoup de chantiers avaient une courte durée. On n’avait pas de chauffe-gamelle, pas de vestiaire ni de douche, pas de cabane de chantier. Les gros chantiers, mieux équipés, étaient plus rares. »

A son tour, José dresse la longue liste des collègues disparus. Les noms et les surnoms reviennent peu à peu en mémoire. « Les patrons ne nous ont rien expliqué du tout. On ne savait pas que l’amiante était nocif. A cette époque-là, ce qui nous intéressait, c’était surtout de travailler »

On dormait sur les sacs d’amiante

Serge était projeteur chez Wanner. Il a travaillé dans des centrales thermiques, à Jussieu, dans les stations du métro, dans des raffineries, aux chantiers navals de Cherbourg… « Quand on intervenait dans les centrales EDF, on arrivait le vendredi soir. La centrale avait commencé à ralentir la production à partir de midi. On devait intervenir à partir de minuit. C’était encore très chaud. Il fallait coûte que coûte avoir fini le dimanche soir à minuit, car il fallait encore douze heures pour le redémarrage de la turbine le lundi.

On travaillait par roulement toute la nuit et la journée sans arrêt. De temps en temps l’un d’entre nous sortait prendre l’air ou boire un café. On allongeait des sacs d’amiante par terre et on dormait dessus à tour de rôle. Les sacs étaient mous. Ce n’était pas le même confort qu’un matelas, mais nous étions fatigués et nous dormions sans difficulté. Les responsables d’EDF étaient bien au courant...

Pour ces interventions la société Wanner payait le déplacement et 25 heures sur 24. A l’origine, c’était une prime de salissure, puis elle s’est appelée prime d’incommodité. En fait il faudrait plutôt parler d’insalubrité.

On avait la gorge qui raclait, la bouche sèche. On en prenait plein les yeux, plein les narines. Les projeteurs faisaient des crises de sinusite sèche. Les fibres d’amiante pénétraient facilement dans la peau des mains. Il fallait les extraire tout de suite, mais sans les casser, sinon elles continuaient à pousser sous la peau et ressortaient. Cela ressemblait à des verrues.

On gagnait bien notre vie, mais il fallait voir le nombre d’heures qu’on faisait : pratiquement le double d’un mois normal. Et nous étions souvent en déplacement.

Jamais on ne nous a informés du danger. Quand on posait des questions, les réponses étaient évasives. Nous sentions que c’était un travail malsain, mais on ne pensait pas que c’était à ce point dangereux. On ignorait que c’était mortel. ».

Serge est reconnu en maladie professionnelle pour des plaques pleurales. Il avait fait embaucher ses trois frères chez Wanner. Tous ont été atteints d’une maladie due à l’amiante. L’un est décédé. Les deux autres sont en invalidité pour l’amiante.

27 ans après...

Mamou a perdu brutalement son mari. Boubakar était dans la force de l’âge, syndicaliste actif. Il fut emporté en deux mois par un cancer broncho-pulmonaire foudroyant. Il avait travaillé onze mois chez Wanner. 27 ans plus tard, la maladie l’a rattrapé.

Restée seule avec cinq enfants, Mamou a dû faire face avec courage, soutenir ses enfants en cachant son chagrin. Elle a trouvé à l’Addeva 93 un soutien moral, une solidarité. Elle s’est engagée à son tour bénévolement dans l’association.

Une famille décimée

Simone raconte ce qu’elle a enduré. Cinq personnes de la famille ont travaillé chez Wanner. Elle a d’abord perdu son mari, décédé d’un cancer du poumon à 42 ans. Puis l’amiante lui a pris son père. Elle a perdu sa mère, contaminée en lavant des bleus. Au printemps 2004, ce fut le tour de son frère : militant à l’Andeva depuis sa création, Claude a gardé jusqu’au bout la chaleur humaine et la formidable énergie qui avaient fait de lui un animateur de l’association « Vie Libre », où il aidait d’anciens alcooliques à remonter la pente.

Je les rends responsables

Le père d’Aline est mort de l’amiante. Lui aussi travaillait chez Wanner. En novembre 1977, il avait écrit à Simone Veil, alors ministre de la Santé, une lettre qui mettait en cause la direction de l’entreprise et les carences du médecin du travail.

« Ma santé est irrémédiablement compromise… Je les rends responsables aussi de l’état de santé tant physique que du moral définitivement compromis des quelques ouvriers en longue maladie qui ont été licenciés ces derniers temps. ».

Au bas de cette lettre, il y avait les noms de quinze collègues décédés et de douze collègues malades…

Aujourd’hui Aline a des plaques pleurales. Comme sa mère, elle a été contaminée en lavant des vêtements de travail. Elle sera indemnisée par le Fiva. Ce n’est que justice. Mais l’argent ne remplacera jamais ce qu’elle a perdu. Aline voudrait que les responsables soient jugés et condamnés.


UNE RECONVERSION RÉUSSIE

Après avoir prospéré dans le flocage et le calorifugeage, Wanner Isofi (aujourd’hui Kaeffer) occupe le profitable créneau du déflocage et du décalorifugeage. On fait des profits en projetant l’amiante. On les multiplie en retirant le poison qu’on a projeté. Ainsi va la vie...


Article paru dans le Bulletin de l’Andeva N°14 (octobre 2004)